La mémoire de tout voyageur est plus que tout marquée par les odeurs. Parfois nauséabondes, souvent parfumées, elles rejailliront  naturellement à chaque visite dans un pays. Les parfums rappelleront telle journée vécue il y a parfois plusieurs années, tel chemin emprunté qu'on pensait oublié, telle rencontre jusqu'alors enfouie dans le passé.
Lundi 31 juillet 2006

Ce matin là, je me fais réveiller à 5h00 par la musique d’une cérémonie qui se prépare. Couchée tard, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je suis fatiguée. Ni une ni deux, je décide de quitter la ville de Kratie et de me rendre à Siem Reap. Mon sac bouclé, il est à peine 5h30 du matin. Je veux aller déjeuner au marché mais la cage d’escalier de la guesthouse est fermée à clé par une grille. Entre ma chambre et la cage d’escalier, cette guesthouse avait tout l’air d’une prison. Je suis énervée, bien que j’apprécie la sécurité de la guesthouse. Finalement après mainte va et viens, la patronne, les cheveux encore tout ébouriffés et les yeux tous gonflés vient me libérer.

 

Dehors, le marché commence à peine à se mettre en place et les gens portent un regard curieux sur l’insomniaque que je suis. J’achète des fruits et quelques douceurs Cambodgiennes pour mon petit déjeuner et pour la journée.

 

Et me voilà partie à la station de bus, sans trop savoir comment j’arriverais à Siem Reap. Là, un beau jeune homme, me vend un ticket de bus pour Siem Reap, en m’expliquant dans un a anglais moyen que je dois changer de bus à Skuon. Je m’étais déjà arrêté à Skuon lorsque je montais dans le Mondolkiri. Donc pas de problème, je maîtrise l’endroit et je monte tranquillement dans le bus pour Phnom Penh. En plus, le beau jeune homme qui vend les tickets reste dans le bus, ce qui me rassure. Mais ce qui me rassurera moins, c’est qu’il descendra juste avant Skuon.

 

Arriver à Skuon. Arrêt pipi et déjeuner. Je descend du bus et vais voir le chauffeur pour qu’il me donne mon sac. Mais il ne fait que m’ignorer, préoccupé à donner un coup de jet d’eau à son bus. Tout en me débarrassant le plus aimablement possible des gamins qui me tombent dessus pour me vendre araignée, mangues et mets en tous genre, j’essai de m’imposer devant le chauffeur de bus et de lui expliquer que je vais à Siem Reap, que je dois changer de bus, et qu’il ouvre la soute à bagage pour que je récupère mon sac. Il daigne enfin me regarder, et me baragouine un truc dont le seul mot que je comprend est Phnom Penh.

 

La tension monte. Le chauffeur va chercher un traducteur. Alors un serveur vient me parler tout gentiment en m’expliquant que le bus pour Siem Reap arrivera beaucoup plus tard et que plutôt que de l’attendre à Skuon, nous le croiserions sur la route, et je changerais en chemin…..

 

AH NON NON…mais c’est quoi ce délire. En bonne occidentale, je m’énerve encore plus, et le chauffeur fini par me balancer mon sac.

 

Soulagée, je m’installe avec mon sac à une table et commande un café glacé. Enfin je respire ! A peine mon café servi, le chauffeur de bus pour Phnom Penh mets le moteur en marche, klaxonne et hurle après moi comme on hurle après à un troupeau de brebis qu’on veut faire rentrer dans la grange. Je me retourne, et il me fait méchamment signe de remonter dans le bus.

 

Un rapide coup d’œil dans le restaurant et je repère mon interprète qui me dit de monter et que je changerais en route (et en gros de pas faire suerr). Faut dire que j’étais quand même la seule touriste à attendre ce bus pour Siem Reap.

 

Bref, je me résigne à monter à la grande surprise des Suisses à qui j’avais raconté mon épopée, et qui n’en finissent pas de me charrier. Le bus roule et nous ne sommes plus qu’à 40km de PP. Je scrute la route pour voir si nous croisons un bus. Rien. Je suis très énervée.

 

La petite vieille assise à coté de moi qui sent ma crispation m’offre une sorte d’artichaut dont il faut sortir des graines vertes à manger une fois la peau sortie. Ce truc est absolument infâme, mais je ne peux quand même pas le lui cracher à la figure ou lui rendre son artichaut. Alors, je me force à manger avec parcimonie ces choses immondes, vu que je n’ai même pas une poche plastique dans laquelle les cracher en douce.

 

Mais voilà qu’on croise un bus tout pourri sur la route. Le bus ralentie, appels de phare, coups de klaxons et le chauffeur se met à hurler. Je comprend que c’est pour moi. Tout le bus me regarde, et après avoir salué la petite vieille, je parcours l’allée à grandes enjambée, mon artichaut à la main. Le chauffeur ne s’est toujours pas arrêté et continue à rouler à très faible allure. Je descend en marche, un type me balance mon sac, et le sympathique chauffeur  repars à vive allure.

 

Me voilà au bord de la route, dans un bled paumé au milieu de rien, sous une chaleur accablante, mon sac sur l’épaule, mon artichaut à la main. De l’autre coté de la route, un tas de taule, qu’ils appèlent un bus, blindé de Cambodgiens, attend le moteur en marche. Stoïque, je traverse la route vers l’autre bus. Je passe la tête par la porte, et le chauffeur, un Chinois, n’a pas l’air très content de m’accueillir. J'étais pourtant charmante, un artichaut entre les mains pour le remercier de s'être arrêté. Il descend de son bus, une petite chaise à la main qu’il pose sur le bord de la route, et me baragouine quelque chose d’incompréhensible, tout en me montrant la chaise.

 

Voyant le bus bondé, mon sang ne fait qu’un tour, et je hurle sur le chauffeur qu’il est hors de question que je reste sur cette chaise où mes fesses ne rentrent même pas, au bord de la route, un artichaut à la main, dans ce bled paumé, en attendant que vienne un autre bus (qui ne viendrais sûrement jamais). Je lui met sous le nez mon billet de Siem Reap et me positionne devant la porte du bus pour ne pas qu’il monte. Il s’énerve, toujours en me montrant cette chaise sur le bord de la route. Je m’énerve encore plus (en sachant qu’on m’avait bien mise en garde qu’il ne fallait jamais faire perdre la face à un Asiatique…mais je m’en fichais pas mal). Il s’en suit 5 minutes de dialogue de sourd. Lui baragouinant et me montrant la chaise et prononçant par moment Siem Reap, et moi, baragouinant, montrant le bus et hurlant Siem Reap.

 

Après des coups de téléphones passés sûrement pour dire qu’une emmerdeuse de touriste l’empêchait de repartir, le Chinois me montre la chaise…..puis le bus ! De suite je comprends que cela faisait 10 minutes qu’il expliquait que le bus était plein, et que je devrais m’asseoir sur la chaise dans le couloir. Avec un large sourire à l’Asiatique, je m’incline, acquiesce, et m’exécute.

 

Mes fesses rentrent à peine dans cette chaise spéciale petits fesses de Cambodgiens. Mais au moins, je suis dans le bus, pour Siem Reap je l’espère. Un coup d’œil rapide dans le bus. Pas un touriste en vue !!!

 

Assise sur la chaise, je me mets à prier ma bonne étoile, les mains jointes sur l’artichaut que je donnerais à un gamin au regard envieux. Sur le trajet, je remarquerais que le bus n’est même pas passé à Skuon.

 

Malgré l’inconfort, et la chaleur je m’endors sur ma chaise jusqu’ à ce que le bus s’arrête. Arrêt déjeuner dans l’endroit du Cambodge à la plus grande concentration de mouches. Une horreur. Tout le monde se précipite vers les toilettes, et par instinct grégaire et surtout ayant une grosse envie je les suits. Les toilettes vont tout à fait avec le décor de ce repaire. Une simple battisse en ciment. J’ouvre la porte, et cherche les toilettes. Pas de toilettes. Seulement un grand puit d’eau en arrière plan. Mais je sens que je patauge. Mon regard se baisse sur mes pieds qui baignent dans la pisse des précédents. Charmant. Juste un petit trou qui ne suffit pas à évacuer les litres d’urine déversés par tous les voyageurs. Mais rien pour poser ses fesses ou surélever les pieds. L’urgence faisant, je m’exécute encore une fois, et urine sur le ciment ajoutant du volume à cette grosse flaque, tout en me bouchant le nez. Situation pittoresque et pas très confortable. Heureusement, je n’avais plus l’artichaut à la main, ce qui me permettait de tenir mon pantalon remonté au niveau des genoux. Le suivant ira patauger de la même façon. Lavage de mains et de pieds s’imposent à la sortie, mais ne suffisent pas à faire fuir les mouches.

 

En compagnie des mouches, je mange ma mangue, et partage une cigarette avec un vieux.

 

Sur la suite du trajet, les gamins trop rassasiés vomissent et transpirent tout ce qu’ils peuvent, alors que les vieilles mâchent leur bétel rouge, qu’elles crachent une fois bien mâché, et qui donne l’impression qu’elles crachent du sang de leur bouche. Scènes typiques dans les bus au Cambodge.

 

Arrivée à Siem Reap à la tombée de la nuit. Je suis épuisée. Mais l’épopée ne s’arrêtera pas là. Je devrais affronter une trentaine de chauffeurs de tuktuk qui me tombent dessus et parcourir plusieurs guesthouse avant qu’on daigne m’accorder un matelas dans un dortoir sous un toit !

 

 

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Dimanche 30 juillet 2006

  Assise sur un banc, devant la guesthouse de Battambang, un homme arrive avec son chapeau de Ranger. Il m’aborde dans un Français presque parfait, mais voilà qu’arrive Matt, le Hollandais rencontré quelques jours auparavant à Kratie. Matt interromps donc ces prémices de conversation avec cet homme, qui finit par s’en aller. Pourtant, cet homme ne m’a pas laissée indifférente, et j’ai senti qu’il avait des choses à raconter.
 

Plus tard dans la soirée, alors que je sortais d’un cyber, l’homme au chapeau de Ranger passe en moto. Je lui fais signe de s’arrêter et lui demande s’il peut m’amener au Balcony, le bar où m’avaient donné rendez vous un Australien et un Anglais rencontrés l’après midi.
 

Sur le chemin, l’homme au chapeau de ranger me demande ce que j’allais faire dans ce bar. Je lui raconte que je devais y trouver ces deux personnes et il me décrit le bar comme tranquille, calme, ambiance plutôt romantique. « Un bar à touristes en couples qui viennent en voyage de noce au Cambodge, et se tiennent loin de la population », me dit il. C’est ma dernière soirée au Cambodge, et je ne me vois pas la passer dans un bar à Européens, qui plus est romantique.

Nous passons devant des échoppes au bord de la rivière, et j’invite mon conducteur à boire une bière. Il accepte, et se gare.

Assis à une table, l’homme au chapeau de Ranger se présente. Il s’appèle Soka.

 

Un Français parfait, une bière et une cigarette à la main, Soka raconte. Dernier enfant d’une famille de onze. Seul survivant du génocide, dit il. Il a perdu toute sa famille lorsqu’ils ont été chassés de Phnom Penh. Les Khmers rouges urgeaient la population à quitter la ville sous prétexte que les Américains allaient bombarder; bombardement qui n’aura jamais lieu. Il y avait beaucoup de monde, c’était la bousculade. Dans cette foule, cette précipitation, ce remue ménage, Soka perd toute sa famille. Il cherche partout, mais en vain. Il se retrouve seul, séparé de sa mère.


Comme tous les déportés, il se retrouve à la campagne, à travailler dur dans les champs et manger peu. Là, il rencontre un homme qui lui apprendra à se soigner avec les plantes médicinales. Il apprend beaucoup, mais ne retient presque rien car « à ce moment là, il est difficile d’entretenir la mémoire ». On a surtout pas envie d’entretenir la mémoire sur ces moments atroces.
 

Quand je lui parle du livre de Loung Ung que je suis entrain de lire et qui raconte toute son histoire durant le génocide, alors qu’elle est encore assez jeune à ce moment là, il me dit « cette femme doit avoir une mémoire impressionnante pour raconter ».

 

Sur ce, Soka me demande si j’ai déjà lu la « Rose de Pailin » de Gnok Thaèm (épelé par Soka comme Nhok Phène). L’auteur, dont je n’ai pas lu le livre, se trouve être le père de Soka. Soka vénère son père, mort de maladie en 1975. Professeur à l’université, c’était un homme de savoir, un intellectuel. Lui, Soka, n’a eu que le certificat d ‘études. Il est intelligent mais très feignant dit il, souvent partisan de l’école buissonnière.

 

La période du génocide, il en parle peu, et je ne pose pas de questions, voyant son regard s’assombrir et partir dans le vide.

 

Il me raconte alors qu’il a tenté de savoir ce qu’étaient devenus les membres de sa famille. Il est allé à Phnom Penh, comme beaucoup de Cambodgiens, et a parcouru les photos des victimes au S-21, sans trouver le moindre indice de membres de sa famille. Il me dit « la mort est la guérison de la vie, et je pense qu’ils ont été guéris ». Et il  baisse la tête, puis lève les yeux vers le ciel et me dit « ils sont là haut ». Je retiens mes larmes, plonge le regard dans ma bière.

 

On change de sujet. Il me parle de l’époque où il était comptable pour le gouvernement, payé 250 riels/mois, c’est à dire, au moment où je me trouve au Cambodge, même pas de quoi se payer une bouteille d’eau. Mais on lui donnait un logement et de la nourriture pour sa famille. Il quittera ses fonctions pour monter un atelier de réparation de vélos. Il récupère les vieux vélos et les retape à neuf pour les revendre. Par ce petit business, il a réussi à acheter une moto pour faire motodop et guide touristique des environs de Battambang. Soka connaît très bien la région, l’histoire de son pays, la culture et peut maintenant faire vivre sa famille de 5 enfants.

 

Sa femme cultive la terre et s’occupe des animaux. Dans leur jardin, ils cultivent quelques plans de cannabis, pour « ses vertus curatives ». Plante aromatique de tous les plats cuisinés par sa femme, « pour leur donner plus de goût et surtout planer un peu et ne pas trop penser». Et puis, dit il, c’est le traitement le plus radical contre la diarrhée des vaches. « Même les vaches ont besoin de planer au Cambodge !! » On rigole.

 

Il commence à se faire tard. Soka me ramène à l’hôtel. Je lui tend 1$ pour la course, mais Soka refuse en me disant que le moment que nous avions passé ensemble valait bien toutes les courses du monde. Mais j’insiste, lui glisse le billet dans la poche de sa chemise, et il me gratifie de ma générosité en me disant que «  Dieu me le rendra ». Je suis émue.

 

Le lendemain, quittant le Cambodge, je traverse la ville de Pailin. Je n’y ai pas vu la rose, mais j’ai pensé très fort à Soka et son histoire si triste. La « Rose de Pailin », je la trouverais dans une vieille librairie de Paris, ce livre n’étant plus édité.

 

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Mardi 18 juillet 2006






Faut parfois savoir rester ZEN....surtout avec ces grosses chaleurs (Sculpture des temples d'Angkor, Cambodge)
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Jeudi 11 mai 2006


En réponse à la photo et question de My. Ingénieux non?
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Vendredi 21 avril 2006
Pour changer les images, et révasser en attendant le week end. Je ne vous raconterais pas pour le moment, je vous y emmène seulement. Où ça?





Dans la province du Mondolkiri, région  vallonée et isolée où vivent les éthnies "montagnardes". Quand on arrive dans ce trou du cul du monde, on se demande bien ce qu'on fait là. Et je me suis posé la même question. Pourtant, c'est là que je suis restée le plus longtemps.





Aller, j'vous emmène aux cascades? Frayeurs et gamelles assurées.






Petite douche pour se rafraichir, et surtout se laver de toute la poussière ramassée sur le trajet.





Scéance d'initiation à la photo avec les Pnungs. Comment ça la langue est une barrière à la communication et la formation? De vrais photographes en herbe.

En échange, elles me roulent des cigarettes immondes dans des feuilles de je ne sais quelle plante, avec le tabac immonde qu'elles cultivent elles même.

Par contre, je pouvais toujours courrir pour récupérer l'appareil photo. Elles se le sont ramené dans leur village, et le lendemain, elles l'avaient oublié......J'espère qu'elles en ont profité pour prendre en photo les Barangs (touristes). Pour une fo
is, que les rôles soient inversés un peu!!! Peut être à la prochaine visite, je pourrais récupérer leurs chef d'oeuvre.
 

En attendant, bon week end
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